Éditoriaux

Semaine du 10 juin 2004
L'AGRICULTURE, UN DROIT FONDAMENTAL
LAURENT PELLERIN
Président général
« Comment les agriculteurs peuvent-ils vivre de leur travail sur un marché de plus en plus ouvert, concurrentiel et mondial?» Voilà un des enjeux sur lesquels étaient invités à débattre les participants au 36e congrès de la Fédération internationale des producteurs agricoles (FIPA) la semaine dernière à Washington (D.C.). Pour MAÉ-MAÉ, Mouvement pour une agriculture équitable (acronyme dérivé de « donner » en dialecte sénégalais wolof), l’occasion était belle de faire la promotion de ses idées, qui puisent à des valeurs d’équité, de justice sociale et de souveraineté alimentaire, des concepts qui sont chers aux agriculteurs et agricultrices d’ici.
MAÉ-MAÉ est une idée de l’UPA mise en œuvre par UPA Développement international. Depuis sa création, en mars dernier, le mouvement multiplie les rencontres et les alliances auprès d’organisations de divers secteurs qui entretiennent des préoccupations similaires dans plusieurs pays. C’est dans la foulée de l’échec des négociations de l’OMC à Cancun que MAÉ-MAÉ a pris naissance. Nombreux — et pour la première fois alors — furent les pays en développement qui ont exprimé leur volonté de ne pas se laisser imposer des règles de commerce affaiblissant leur agriculture nationale, et nombreux ont-ils été à emboîter le pas à MAÉ-MAÉ.
Qu’est-ce qui doit avoir préséance, le droit à une agriculture nationale ou les règles du commerce international tous azimuts? L’ouverture totale des frontières ou la préservation d’un marché intérieur? L’accord actuel sur l’agriculture et les négociations en cours à l’OMC ne menacent-ils pas la survie de millions de fermes et l’autosuffisance alimentaire des nations? N’altèrent-ils pas la capacité des agriculteurs et des agricultrices de s’organiser et de contrer, par l’action collective notamment, la concentration et l’intégration de l’agriculture dans plusieurs pays?

Tel est le genre de questionnement auquel convie MAÉ-MAÉ. Pour le mouvement, la réponse va de soi, pour qui les droits doivent prévaloir sur le commerce. Comme celui de la sécurité alimentaire énoncé par la FAO (lequel passe par l’agriculture) : « Chaque individu doit avoir économiquement et physiquement accès en tout temps à une alimentation saine, nutritive et susceptible de répondre à ses besoins diététiques et à ses goûts, de manière à jouir d’une bonne santé et à mener une vie active ».

Six droits servent ainsi de préceptes à MAÉ-MAÉ, du droit à l’intégrité du territoire agricole jusqu’au droit à la gestion du marché intérieur, en passant par le droit à la protection de l’agriculture familiale, le droit à des prix équitables et le droit à l’intégrité du territoire national. Tous ces droits sont consignés dans un « passeport » que MAÉ-MAÉ a remis aux congressistes de la FIPA. Un document qui sera même présenté au Secrétaire des Nations Unies, M. Kofi Annan, par l’intermédiaire de la secrétaire générale adjointe, conférencière au congrès de la FIPA.

Signe des temps, MAÉ-MAÉ? Assurément. Le constat se répand de plus en plus à l’échelle du globe que la mondialisation du commerce dominée par les règles néolibérales n’est pas la panacée qu’on aurait cru. Dans nombre de pays, cela contribue à déstructurer les systèmes agricoles nationaux en faveur des produits d’exportation. Et des effets indésirables sont constatés aujourd’hui aussi bien au Nord qu’au Sud, tel le non-respect de la notion de coût de production qui débouche, entre autres, sur une baisse du revenu net.

L’échec de Cancun aura en fait révélé un point de rupture. L’OMC, censé abolir les frontières et faire triompher la liberté de commerce, ne doit pas devenir une dérogation aux souverainetés nationales alimentaires. En incluant dans un passeport vert les six droits fondés devant servir de préalables à la négociation d’une agriculture équitable, MAÉ-MAÉ entend démontrer que l’ouverture du commerce ne peut se faire sans des règles respectueuses du droit des peuples, y compris celui des producteurs et productrices agricoles. D’ailleurs, toute nation, aussi ouverte sur le monde soit-elle, continue d’exiger un passeport à quiconque désire entrer sur son territoire. Il s’agit de l’ultime expression d’indépendance de tout pays qui se respecte.

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