Quand il met dans son panier d’épicerie une belle brique de fromage de sa marque préférée, le consommateur est loin de se douter qu’un drame se joue sur le dos des producteurs et productrices de lait d’ici. Pas un seul instant, l’idée ne lui effleure l’esprit qu’on lui passe autre chose… Et pourtant, s’il pouvait déchiffrer la liste des ingrédients, il verrait que son cheddar canadien contient une large part de substances laitières modifiées qui n’ont rien à voir avec le lait de la grosse ferme d’à côté. Il serait encore plus surpris, sinon outré, de savoir qu’on ne se gêne pas pour lui vendre ce fromage au même prix qu’un cru entièrement de chez nous, parfois même plus cher, alors qu’il en a coûté beaucoup moins pour le fabriquer!
Ces envahisseurs qui trouvent le moyen de s’insinuer dans notre fromage, nos yogourts et notre crème glacé viennent d’Irlande, de France, de République tchèque ou d’aussi loin que la Nouvelle-Zélande. Caséinate, caséine, concentré de protéines ou mélange d’huile de beurre et de sucre, ces substances laitières modifiées, dont l’appellation ne dit rien de leur provenance, sont produites à grands renforts de subventions et sont vendues à des prix de dumping sur le marché international. Et comme l’importation n’en est aucunement contrôlée, elles entrent au pays comme dans une passoire et font la joie des transformateurs, qui n’ont jamais été aussi heureux de pouvoir ainsi s’approvisionner d’ingrédients à rabais, rabais qui ne profitent jamais aux consommateurs.
Pour les producteurs de lait, les conséquences sont catastrophiques. Ils ont ainsi perdu 50 % du marché de la crème glacé en dix ans! On appréhende que le dernier né de ces ingrédients laitiers pourrait même « tasser dans le coin » jusqu’à 30 % de la production laitière canadienne. Les pertes à ce jour s’élèvent à 175 millions annuellement à l’échelle du Canada, dont 70 au Québec seulement. Il s’agit en outre d’un véritable cheval de Troie pour notre système de gestion de l’offre, puisque l’introduction massive de ces ingrédients fausse complètement l’équilibre indispensable, dans un tel mécanisme, entre la production et les besoins du marché. À tous égards, les dégâts sont considérables.
Les producteurs de lait ont beau avoir sonné l’alarme auprès du gouvernement fédéral depuis quelques années déjà, celui-ci n’a toujours pas adopté les mesures qui lui permettraient de contrôler l’entrée de ces produits sur nos marchés, même s’il en a souvent pris l’engagement. Cela est d’autant plus inexplicable que la Chambre des communes, tout comme l’Assemblé nationale (à l’instigation du ministre Vallières), a récemment été saisie d’une motion unanime lui enjoignant de prendre les moyens qu’il faut pour resserrer ses frontières. L’article 28 du GATT lui en donne d’ailleurs la possibilité, et ce, en tout respect des règles internationales. Qu’attend donc le fédéral pour passer à l’action? Son inadmissible surplace fait qu’à tous les jours, il y a de moins en moins de lait de chez nous dans « nos » produits laitiers.
Pourquoi autant d’hésitation du Canada à défendre ses intérêts, à plus forte raison qu’il y a urgence? Nos concurrents, eux, ne s’embarrassent pas de cette timidité le moment venu de protéger leurs frontières. Nos voisins du sud nous en donnent un bon exemple depuis bientôt deux ans avec leur embargo. Ils nous font également la leçon en exigeant de nombreux produits laitiers qu’ils soient fabriqués de lait et de crème made in USA. Le Canada, a-t-on l’impression dans ce dossier, fait, avec la gestion de l’offre, comme le corbeau de la fable : pour montrer « sa belle voix », il ouvre le bec et laisse tomber son fromage. Pendant ce temps, le renard s’en saisit et en profite… pour entrer dans la basse-cour. |