Après un premier rapport proposant l’abolition du Programme d’assurance stabilisation des revenus agricoles et un deuxième suggérant l’élimination du Programme de crédit de taxes foncières agricoles, un troisième rapport, ironiquement baptisé « Pour une industrie acéricole forte et compétitive – 21 mesures pour la croissance, l’harmonie et le progrès », a été déposé la semaine dernière.
 

Clairement, le rapport Gagné possède tous les ingrédients pour détruire le plan conjoint acéricole et rendre inopérants les mécanismes de développement des marchés mis en place par les producteurs, comme la réserve stratégique mondiale de sirop d’érable.

 

Florent Gagné commence son exposé en vantant les nombreux mérites du système mis en place par les producteurs. On peut en effet lire que le modèle d’affaires actuel « a permis à l’industrie acéricole québécoise de se développer et de consolider sa position sur des bases solides, notamment en réduisant les risques pour les producteurs et en favorisant les investissements. (…) Du côté de la mise en marché, les grands acheteurs y ont aussi trouvé leur compte, notamment sur le plan de la sécurité d’approvisionnement, condition essentielle pour le développement de leurs marchés ».

 

En 2015, les exportations de produits d’érable ont atteint un sommet historique avec plus de 92 millions de livres de sirop exportés dans plus de 53 pays. Avec 103,3 millions de livres de sirop vendu, l’Agence de vente a établi un nouveau record. Depuis 2010, la croissance annuelle des ventes de l’Agence a été de 14,2 % par année et la croissance annuelle des exportations de 4,2 %. L’industrie acéricole québécoise a contribué au cours des trois dernières années à hauteur de 800 M$ annuellement à l’économie canadienne, en très grande majorité dans les régions productrices, et ce, sans intervention financière du gouvernement.

 

Malgré ce succès, les recommandations du rapport Paradis-Gagné balaient tout cela. Pour justifier un transfert de pouvoirs extraordinaires au ministre, il va jusqu’à mettre en doute l’impartialité de la Régie des marchés agricoles et alimentaires du Québec. Le rapport propose d’abandonner le contingentement de la production, autorise la vente directement à un intermédiaire et accorde aux producteurs le droit de se retirer du système de mise en marché collective. Il accorde aussi au ministre de l’Agriculture le pouvoir d’énoncer des orientations dans l’élaboration d’un plan conjoint, d’une convention de mise en marché et de tout règlement de mise en œuvre.

 

La Fédération des producteurs acéricoles du Québec attend pourtant depuis presque un an une réponse de la Régie à sa demande d’augmenter le contingentement. Si la Régie avait répondu aux attentes de la Fédération, il y aurait eu ce printemps un million d’entailles supplémentaires au Québec. La veille de la publication du rapport, la Régie a repoussé les audiences prévues sur l’émission des contingents supplémentaires, privant ainsi les producteurs et l’industrie des revenus qui y sont associés. C’est à se demander si la Régie n’est pas déjà sous la tutelle du ministre.

 

Le rapport ne fait pas non plus état de la perte de valeur encourue par les propriétaires d’érablières en mettant fin au contingentement. La stabilité des revenus leur a permis d’emprunter pour améliorer leurs équipements et aménager leur érablière. La perte du contingent et l’insécurité quant aux perspectives d’avenir que cela engendrera va rapidement faire diminuer la valeur des actifs, estimée à 2 G$ actuellement. Que diront les créanciers de cette perte? Quel sera l’impact sur la fiscalité municipale? Aucune évaluation des répercussions économiques n’a été présentée : c’est irresponsable!

 

La solution du ministre Pierre Paradis pour développer nos marchés est de financer la réserve stratégique à même les fonds publics et de laisser flotter les prix, en espérant qu’ils baissent pour que nous devenions plus compétitifs. Comme si, par magie devant la menace québécoise, les Américains allaient baisser les bras et se tasser du marché. Le Québec est encore, et de loin, la locomotive du marché acéricole. Les Américains y ont accroché des wagons, ce qui est loin d’être mal. Le marché mondial peut prendre toute la production et, surtout, celle de qualité supérieure du Québec. Pas besoin de donner notre produit.

 

Au final, il est clair que ce rapport est une attaque en règle contre la mise en marché collective dans le secteur du sirop d’érable et, éventuellement, dans tous les autres secteurs. Le ministre Paradis s’est déjà compromis et son idée est faite. Les acériculteurs n’ont d’autre choix que de se mobiliser. Ce rapport ne met pas la table à la discussion. Il met la table à la confrontation, car les recommandations nous ramènent, producteurs et industrie, à l’époque de l’incertitude des approvisionnements et de l’insécurité du revenu.