Jeudi dernier, le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ) a rendu publique son analyse du modèle d’affaires de Pangea, commandée le printemps dernier par le ministre Laurent Lessard.

Le document produit par le MAPAQ est très décevant et passe à côté des éléments essentiels. Ce rapport ressemble davantage à une revue de presse commentée qu’à une analyse sérieuse des impacts de Pangea dans les secteurs où il s’établit. Les auteurs de l’analyse n’ont même pas cru bon de rencontrer l’Union des producteurs agricoles dans le cadre de leurs travaux.

Des enjeux déterminants comme les conventions liant Pangea aux producteurs associés, les modalités d’établissement du taux de location des terres aux sociétés d’opération agricole (SOA) et, surtout, la démonstration chiffrée des économies d’échelle que prétend réaliser Pangea et sur laquelle repose toute la rentabilité du modèle, ne sont pas abordés.

Les auteurs du document banalisent aussi l’impact des acquisitions de Pangea sur la valeur des terres.

Dans une région donnée, quand Pangea représente 50 % des transactions dans la même année et que la valeur des terres bondit de 42 % l’année suivante (comme ça a été le cas au Saguenay–Lac-Saint-Jean en 2014), il me semble évident qu’il y a un lien de cause à effet. Minimiser ce 42 % en faisant une moyenne sur cinq ans pour en diminuer la signification indique que les auteurs, dès le départ, avaient un préjugé favorable à Pangea. On sait très bien que l’effet de cette société dans les statistiques provinciales est minime pour l’instant. Mais dans les secteurs où elle s’établit, l’impact sur le prix des terres et sur les projets des fermes avoisinantes est très significatif. C’est pour cette raison que plusieurs élus municipaux s’en inquiètent.

Les terres acquises par Pangea sont principalement destinées à la production de céréales (blé, avoine, orge) et d’oléagineux (canola, soya). Selon le Centre d’études sur les coûts de production en agriculture (CECPA), les fermes spécialisées dans ces productions et soumises aux mêmes conditions obtiennent un rendement annuel (marge) à l’hectare de 20 $ à 30 $. Pour atteindre les 8 % de rendement espéré par Pangea et ses investisseurs (incluant la Caisse de dépôt et placement du Québec et le Fonds de solidarité FTQ), le rendement agricole nécessaire devrait être de 357 $ l’hectare (plus de 10 fois le rendement atteint par les producteurs spécialisés). Un tel rendement est tout simplement impossible à atteindre par les activités agricoles.

Appelons un chat un chat : Pangea est un fonds d’investissement qui achète des terres agricoles.

La seule différence avec les autres fonds, c’est que Pangea fait exploiter ses terres par des producteurs partenaires. Le seul intérêt de la Caisse de dépôt et du Fonds de solidarité dans Pangea repose sur le rendement probable obtenu grâce à l’augmentation prévisible de la valeur des terres agricoles. C’est la même chose pour Charles Sirois.

Posons la question autrement : si la valeur des terres agricoles était en baisse, seraient-ils intéressés à investir en agriculture pour des rendements moyens de 2 à 3 %? Bien sûr que non! En appuyant un modèle d’affaires comme celui de Pangea, le gouvernement du Québec, la Caisse de dépôt et le Fonds de solidarité tournent le dos à la ferme familiale et aux entrepreneurs agricoles indépendants. Je vous annonce d’ailleurs que ce n’est pas uniquement les terres que vont accaparer les fonds d’investissement; c’est aussi une part de plus en plus importante du budget du MAPAQ et de La Financière agricole du Québec. Voilà un autre point que l’analyse du ministre n’aborde pas.

Éditorial La Terre de chez nous
Édition du 2 au 8 mai 2018
Marcel Groleau, président général