La Politique bioalimentaire gouvernementale 2018-2025 propose trois cibles de croissance ambitieuses. L’une d’elles est d’augmenter de 10 G$ d’ici 2025 la part du contenu québécois dans les produits achetés au Québec.

Les cinq plus grands distributeurs alimentaires (Loblaw, Sobeys, Metro, Walmart et Costco) accaparent plus de 80 % des parts de marché au Québec (et au Canada). Ils représentent un maillon indispensable à l’atteinte de cet objectif. Il est donc surprenant qu’ils ne soient pas interpellés dans la politique bioalimentaire alors que les consommateurs, les transformateurs, les restaurateurs et les producteurs le sont.

Ces grands joueurs de l’alimentation se livrent une guerre féroce sur le marché pour attirer les consommateurs. Ils cherchent à offrir les meilleurs prix possible à leurs clients tout en maximisant leur profitabilité pour leurs actionnaires. Les Québécois sont particulièrement friands des aubaines. C’est au Québec que les circulaires promotionnelles, qui mettent en valeur les aubaines de la semaine, sont les plus populaires.

Les distributeurs alimentaires possèdent un pouvoir énorme dans le marché. Ils sont incontournables.

La compétition qu’ils se livrent dans le commerce de détail alimentaire est nécessairement reportée sur leurs fournisseurs et sur toute la filière agroalimentaire.

Ces dernières années, deux études (l’une du ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec, l’autre du Centre interuniversitaire de recherche en analyse des organisations – CIRANO) se sont penchées sur l’approvisionnement du marché alimentaire. Les deux rapports font état de pratiques commerciales dérangeantes, comme les ristournes, les frais pour les invendus et les déchargements à l’entrepôt. Des frais substantiels sont aussi exigés pour la promotion, la mise en circulaire et les programmes de fidélité des chaînes. Dans certains cas, ces frais sont consignés au contrat, mais ils peuvent aussi être ajoutés après la livraison des produits, pour toutes sortes de raisons.

À l’évidence, la relation d’affaires entre les forces en présence dans la filière agroalimentaire est déséquilibrée.

Les fournisseurs et les producteurs ne peuvent rivaliser. À terme, ce déséquilibre menace la santé de la filière agroalimentaire québécoise, ce qui, bien entendu, va à l’encontre des volontés de la politique bioalimentaire.

Le fait que les grands distributeurs limitent leur nombre de fournisseurs démontre l’étendue de leur pouvoir sur ceux-ci. Quand on peut fixer les conditions, nul besoin d’entretenir la compétition en conservant plusieurs sources d’approvisionnement. Dans certaines filières, les producteurs n’ont accès qu’à quelques fournisseurs qui, à leur tour, décrètent plus ou moins les conditions. Dans ce manège, il y a peu d’espace pour les petits joueurs.

Une législation est actuellement à l’étude sur cet enjeu en France. Dans la foulée des États généraux de l’alimentation (2017), le projet de loi « pour l’équilibre des relations commerciales dans le secteur agricole et alimentaire et une alimentation saine et durable » touche plusieurs aspects, incluant le processus de fixation du prix payé aux agriculteurs, le seuil de revente à perte, la lutte contre les prix abusivement bas ainsi que la médiation agricole. L’objectif fondamental de cette législation est notamment d’assurer la souveraineté alimentaire du pays « par la préservation de la capacité de production agricole et la juste rémunération des agriculteurs ».

Tout en reconnaissant les efforts des chaînes de distribution alimentaire pour promouvoir les produits d’ici, je crois qu’il est évident que tous les intervenants de la filière bioalimentaire québécoise, incluant les consommateurs, sortiraient gagnants d’une telle démarche.

 

Éditorial La Terre de chez nous
Édition du 16 au 22 mai 2018
Marcel Groleau, président général