Le phénomène d’accaparement des terres agricoles par des fonds d’investissement se poursuit. La société Pangea continue actuellement son expansion par des acquisitions au Bas-Saint-Laurent, dans le secteur de Kamouraska, et au Saguenay–Lac-Saint-Jean, à Métabetchouan–Lac-à-la-Croix.

Récemment, on a appris aussi que la société Investerre avait fait l’acquisition de 2 000 acres à Saint-Henri-de-Taillon au Lac-Saint-Jean. Comme nous l’avions indiqué au ministre de l’Agriculture, Pierre Paradis, en juillet dernier, le phénomène va se poursuivre et même s’intensifier dans les régions où le potentiel agricole est intéressant. Les récentes acquisitions ne sont donc pas une surprise pour moi. Si rien n’est fait, cette tendance pourrait même s’accentuer avec la baisse récente des bourses qui viennent de chuter de plus de 10 % en quelques semaines. Ce n’est pas le cas du prix des terres.

La superficie de la zone agricole au Lac-Saint-Jean est d’environ 4 millions d’hectares et les 11 000 hectares acquis par Pangea ces dernières années représentent bien peu.

Mais il reste que ces 11 000 hectares constituent près de 50 % des terres transigées au Saguenay–Lac-Saint-Jean les années où cette société a fait des acquisitions. Lorsqu’un acheteur accapare 50 % d’un marché, il en établit le prix et les conditions. C’est ce qui déstabilise le marché tout en expliquant, en bonne partie, la hausse fulgurante et soudaine de la valeur des terres dans cette région.

 

L’accès aux terres est déjà un enjeu de taille pour les jeunes de la relève et le phénomène d’accaparement limite encore plus leurs chances de devenir propriétaires. Le modèle Pangea leur offre maintenant d’être des partenaires par l’entremise des sociétés de gestion liées par contrat au groupe principal, car, bien sûr, quelqu’un de fiable doit faire le travail sur le terrain. Le contrat prévoit évidemment que la société de gestion utilisera les semences et les équipements du groupe qui commercialisera aussi les récoltes.

L’accaparement soulève aussi un autre enjeu rarement évoqué : celui de l’appartenance au territoire. Les nouveaux propriétaires exploitent les terres, mais n’habitent pas la région. Les enjeux locaux sont secondaires pour eux, car ils vivent à plusieurs centaines de kilomètres des terres qu’ils font cultiver. Le monde municipal devrait aussi se préoccuper de cette situation.

Combien de familles agricoles vont occuper le territoire dans vingt ans? Et si les achats d’intrants et d’équipements du groupe sont centralisés, que restera-t-il pour la région?

Le ministre de l’Agriculture a indiqué récemment que ce qui s’est passé au Saguenay–Lac-Saint-Jean « ne correspond pas au modèle d’agriculture que nous voulons ». Je suis très content de cette déclaration, car nous nous entendons sur ce point. Il nous reste donc à trouver les moyens appropriés pour corriger la situation. L’Union avait soumis l’idée d’une société d’aménagement et de développement agricole du Québec, ce que le ministre n’a pas retenu pour l’instant. Par ailleurs, la Loi sur l’acquisition de terres agricoles par des non-résidents n’est d’aucune utilité dans ce dossier, car les acquisitions se font par des fonds québécois. Les Pangea, Investerre, partenaires agricoles et autres firmes de cette nature ne sont pas des « non-résidents ».

Cela fait plusieurs mois que nous demandons qu’un relevé exhaustif des propriétaires des terres agricoles au Québec soit effectué. La semaine verte avait commencé ce travail dans l’excellent reportage qu’elle avait fait cette année sur le sujet. Cette première étape doit être réalisée rapidement.

Lors de la nomination du ministre de l’Agriculture en avril dernier, le premier ministre du Québec, Philippe Couillard, a donné un mandat très clair à M. Paradis en ce qui concerne l’accaparement des terres :

« La question de l’utilisation et de la propriété des terres agricoles est prioritaire, de même que le maintien des fermes familiales et leur transfert à la prochaine génération. Vous aurez à proposer des outils pour favoriser ce transfert ».

Il est temps d’agir.


Éditorial La Terre de chez nous

Semaine du 22 au 28 octobre 2014
Marcel Groleau, président général