Nous pouvons créer 25 000 nouveaux emplois: l’agriculture et la transformation alimentaire peut contribuer encore plus à la relance

Extraits – Allocution du président général Marcel Groleau
90e Congrès général de l’UPA – Mardi 2 décembre 2014

Délégués, productrices et producteurs agricoles, chers invités, bienvenue à ce 90e Congrès de l’Union des producteurs agricoles (UPA). Ce congrès sera le premier depuis la modernisation de nos instances. Il sera aussi le premier congrès thématique. Quatre thèmes seront discutés en atelier par les délégués : territoire agricole et développement régional, agroenvironnement, dynamisme syndical et outils pour soutenir le développement agricole et forestier. Je vous souhaite donc de bonnes discussions.

L’année 2014 aura été une année d’élection. Nous avons donc un nouveau gouvernement, un nouveau ministre de l’Agriculture. Un gouvernement qui s’est donné comme mission d’équilibrer les finances publiques. Dernièrement, des décisions ont été prises et les milieux ruraux vivent une période d’incertitude. Des décisions malheureuses en ce qui concerne certains outils de développement régional et rural.

En région, l’abolition des centres locaux de développement (CLD) et l’élimination des conférences régionales des élus (CRE) ne provoqueront pas des manifestations dans chaque village. Mais il reste que ces outils de développement ont fait leurs preuves dans plusieurs régions. Les CRE avaient établi, en Gaspésie par exemple, des priorités pour développer l’agriculture, l’agroalimentaire et la saveur régionale de la région. Le résultat : la valeur de production a augmenté de plus de 36 % en 10 ans.

Les CRE et les CLD sont donc des outils structurels importants, plus particulièrement en région où l’on trouve sur un même territoire plusieurs municipalités, avec chacune leur réalité, qui doivent trouver une façon de se coordonner. Arrêter le financement et le soutien de ces outils aura donc un impact important. La Fédération québécoise des municipalités (FQM) et l’Union des municipalités du Québec (UMQ) peuvent compter sur nos syndicats locaux pour que l’agriculture et la transformation alimentaire fassent encore partie des axes de développement dans chaque région.


La fin du financement de Solidarité rurale du Québec (SRQ) est une autre décision regrettable. SRQ a vu le jour au lendemain des états généraux sur l’agriculture en 1991. SRQ est, pour le monde rural, l’une des rares voix qui portent jusqu’au milieu urbain. Il est malheureux que le gouvernement ait décidé de se priver de ce forum pour intercéder auprès de différents ministères au profit du développement de nos régions et de sa ruralité.

Le gouvernement a aussi décidé à la dernière minute de ne pas respecter ses engagements envers SRQ. La dernière tranche de financement due à l’organisation a été retenue. SRQ va donc terminer l’année avec un déficit de 200 000 $. Neuf employés ont dû être remerciés subitement, sans préavis. Ce n’est pas une façon de faire les choses. Si le gouvernement souhaitait mettre fin à son association avec SRQ, il aurait pu le faire de façon plus digne. Les gens du milieu trouvent ça révoltant, et le premier ministre en sera avisé.


 

Le phénomène d’accaparement des terres agricoles est mondial. Il nous touche différemment selon notre région ou notre situation. Des producteurs sont acheteurs et d’autres sont vendeurs. Le défi et la force d’une organisation comme la nôtre, c’est d’avoir la capacité de trouver une position commune et d’avancer.

Tout d’abord, les terres agricoles sont un bien limité. On ne peut pas parler d’accaparement dans le domaine du meuble ou de l’automobile parce que si la demande augmente, l’offre augmentera aussi. Dans le cas des terres agricoles, on peut parler d’accaparement parce que l’offre n’est pas élastique.

On peut parler d’accaparement lorsque l’intérêt et la priorité des investisseurs n’est pas la production agricole. Ils achètent les terres pour le rendement sur la valeur de l’actif, comme on achète des actions. Quand on achète des actions d’Apple, on ne devient pas un fabricant d’ordinateurs. On mise sur le rendement de l’action. On est un investisseur. Quand on achète des terres agricoles en périphérie d’une ville en comptant sur l’étalement urbain ou industriel, on n’est pas un producteur agricole. On est un investisseur qui spécule sur la valeur future des terres.

Avant, l’accaparement était concentré autour des milieux urbains. D’où l’adoption d’une législation pour protéger la zone agricole et encadrer l’étalement urbain. Aujourd’hui, l’accaparement n’est pas uniquement à proximité des villes. Il est présent dans toutes les régions agricoles parce que les terres prennent de la valeur. Les investisseurs contribuent eux-mêmes à augmenter la valeur des terres qu’ils achètent. La pression qu’ils mettent sur le marché et la rareté des terres provoquent une spirale inflationniste dont ils sont les seuls à profiter. Ce faisant, ils augmentent la valeur de leur portefeuille et influencent à la hausse le prix des terres avoisinantes. C’est là que ça devient problématique pour les fermes qui souhaitent se consolider par l’achat de terres voisines et qui ne peuvent compter que sur le rendement agronomique de leur terre pour financer leurs achats.

On est dans deux mondes différents. D’un côté, le producteur agricole ou la relève agricole qui achète une terre dans le but de produire et qui ne peut la financer par son rendement agronomique. De l’autre, un investisseur qui a des millions à sa disposition et qui mise sur la spéculation pour générer du rendement et faire augmenter ses actifs. C’est là où on en est. Deux mondes qui se côtoient, mais qui n’ont pas les mêmes outils. Et ça affecte directement les perspectives de développement de nos entreprises, tout en représentant un frein pour la relève et l’habitation de nos territoires.

Les solutions ne sont pas simples. Le monde évolue, les entreprises agricoles aussi. Plusieurs facteurs entrent en ligne de compte dans le transfert des terres aux générations suivantes. L’accès aux capitaux pour les jeunes et les outils qui leur sont offerts aujourd’hui sont insuffisants face au coût des actifs. Il faut donc trouver du capital patient et des outils de financement adaptés pour permettre aux jeunes de financer l’acquisition de terres agricoles. Je suis convaincu que la meilleure façon de développer l’entrepreneuriat, c’est de permettre l’accès à la propriété et aux actifs.

Trouver des solutions durables demande du temps. Ce que l’Union propose, c’est de permettre une accalmie. Ce que nous proposons, c’est l’introduction de mesures intérimaires pour une période de trois ans, pendant laquelle l’acquisition de terres par entreprise ou par actionnaire de plusieurs entreprises serait d’un maximum de 100 hectares par année. Les transferts de fermes à la relève agricole seraient exemptés de cette mesure. Ça permettrait au gouvernement de faire une véritable analyse avec le milieu et de trouver des solutions globales, non seulement à l’accaparement des terres, mais aussi à l’accès à la profession pour la relève entrepreneuriale. Ce que nous proposons, ce n’est pas la solution, c’est le temps que l’on se donne pour trouver des solutions.


 

Un mot sur le rapport de la Commission de révision permanente des programmes. Ce rapport est incompréhensible et frôle l’inconscience. L’assurance stabilisation est un régime qui permet à plus de 11 000 fermes d’avoir une certaine sécurité dans leur fonctionnement et leurs investissements. Ensemble, ces 11 000 entreprises mettent en marché plus de 3,5 G$ par année. Elles sont financées par des banques et autres créditeurs. Elles ont des fournisseurs à qui elles achètent pour des centaines de millions en intrants et fournitures. En affaires, la confiance est la clé du développement et de l’investissement. Avec ce rapport, la Commission met un doute dans la tête de chaque maillon de la filière. Plusieurs m’ont demandé ce que le gouvernement allait faire. Un jeune producteur qui vient d’acquérir une terre et qui apprend ça, alors qu’il s’est probablement engagé pour les 20 ou 25 prochaines années, il réagit comment? Un producteur qui prévoit investir dans un projet pour se conformer aux normes de bien-être animal, des projets qui impliquent des millions de dollars, se dit : « Je fais quoi? »

Recommander que les producteurs s’assurent eux-mêmes en donnant comme exemple la Commission de la santé et de la sécurité du travail (CSST), ce n’est pas sérieux. La CSST, ce sont des millions de travailleurs qui cotisent ensemble pour faire face à des risques relativement limités. En agriculture, c’est plutôt 11 000 entreprises qui mettent en marché des milliards de dollars chaque année. Ce n’est pas du tout le même risque. Et comme dit la publicité, si ça existait, on l’aurait. Si c’était payant pour les assureurs privés de couvrir les risques en agriculture, pourquoi ne sont-ils pas là? Parce que le risque est trop grand. Les gouvernements doivent partager les risques avec les producteurs parce qu’individuellement, on ne pourrait pas le faire. Les banquiers aiment encore moins le risque que les producteurs agricoles.

L’autre aspect du rapport, c’est qu’on a volontairement fait mal paraître le secteur agricole. On a pris, pour comparer l’agriculture du Québec à celle d’autres régions, les pires années qu’on pouvait, c’est-à-dire 2009 à 2011. Une période pendant laquelle le prix des viandes s’est effondré et le prix des céréales ont atteint des niveaux sans précédent. Il est clair que les provinces qui assurent surtout les risques dans le secteur des céréales ne sont pas intervenues beaucoup à cette époque. Même principe pour le Québec, sauf dans le secteur des viandes où les interventions ont été massives en réaction à l’effondrement des prix. Aujourd’hui, le prix des viandes est revenu à un niveau intéressant. Les interventions ont donc beaucoup diminué. Si la Commission avait pris les plus récentes données, elle aurait constaté que l’agriculture québécoise a été très performante comparativement à d’autres régions, sans être davantage soutenue. En 2013, les producteurs du Québec ont même reçu moins que les producteurs américains en paiements directs. Pourquoi les économistes de la Commission ont-ils choisi 2009 à 2011? Clairement pour peindre un portrait négatif de notre agriculture.


 

Le message du gouvernement doit être clair : l’équilibre budgétaire ne sera pas atteint en privant le secteur agricole de ses outils de développement. C’est ça, le message que l’on veut entendre du Conseil du trésor, du gouvernement et du premier ministre, pour permettre aux producteurs de prendre les décisions dans leurs projets d’investissement. Pas seulement au cours des prochaines semaines ou des prochains mois, mais au cours des prochaines années.

Je me suis posé la question suivante : s’il n’y avait plus aucun soutien en agriculture, partout dans le monde et comme le souhaitent certains économistes, qu’est-ce qui se passerait? Selon moi, on provoquerait l’insécurité alimentaire, j’en suis convaincu.

La Chaire de recherche en droit sur la diversité et la sécurité alimentaires de l’Université Laval devrait se pencher sur cette question. Les programmes de soutien assurent aux producteurs agricoles un minimum de confiance en l’avenir pour maintenir et augmenter graduellement leurs investissements et leur production. En maintenant le niveau de production, on assure ni plus ni moins qu’un certain niveau de surproduction.

En 2008, le doute qu’il y aurait peut-être une rareté dans le secteur des céréales a suffi pour provoquer des émeutes de la faim, faire doubler le prix du riz et faire apparaître des barrières à l’exportation dans plusieurs pays. Non pas parce que la planète manquait de céréales, mais simplement parce qu’on avait peur d’en manquer. Alors, imaginez un monde où il n’y aurait aucune intervention en agriculture. Comment fonctionnerait le système alimentaire? Et quel serait le prix des aliments si tous les risques inhérents à la production agricole reposaient sur le marché? Dans les marchés, les risques se payent. En partageant les risques avec les producteurs, les États assurent la constance des approvisionnements agricoles et la sécurité alimentaire. Ils s’assurent aussi qu’au bout du compte, ce sont les consommateurs qui bénéficient du soutien en agriculture.


L’apport économique de notre agriculture est éloquent. L’agriculture et la transformation alimentaire sont les premiers secteurs primaire et manufacturier au chapitre des emplois et des retombées économiques. En 2013, ces secteurs ont généré près de 200 000 emplois, soit un emploi sur 20 au Québec. Ils ont aussi engendré plus de 17 G$ de PIB, représentant 5,9 % du PIB québécois, et apporté plus de 4,5 G$ aux revenus des divers paliers de gouvernement.

Les producteurs sont optimistes. Ils veulent investir et continuer de développer. Le message que je veux lancer maintenant, c’est qu’au cours des 6 dernières années, le PIB de l’agriculture et de la transformation alimentaire au Québec a augmenté de 2,5 G$. Si on réussit à faire la même chose au cours des 6 prochaines années, c’est 25 000 nouveaux emplois que nous allons créer, c’est-à-dire 10 % de la cible d’emplois du gouvernement. Sur cette période de 6 ans, cela portera à plus de 8 G$ les investissements des producteurs et des transformateurs dans leurs entreprises et générera plus de 36 G$ en exportations de nos produits à travers le monde. Si l’État est au rendez-vous, nous le serons aussi.


Cette année, nous fêtons notre 90e anniversaire. L’Union catholique des cultivateurs (UCC) à l’époque et l’UPA aujourd’hui ont accompagné la société québécoise dans les grands moments. Si l’Union existe depuis 90 ans, c’est qu’elle s’est toujours inscrite dans la modernité.

Le 2 octobre 1924, Laurent Barré et un groupe de producteurs visionnaires, avec un petit coup de main du clergé (aujourd’hui on dirait le Paradis), ont créé l’UCC. Quatre-vingt-dix ans plus tard, nous continuons cette mission de défendre, de représenter et de développer l’agriculture du Québec. La société québécoise affichait un retard important. Quatre-vingt-dix ans plus tard, on parle du modèle québécois comme un modèle plus social dans lequel l’individu est au centre des politiques.

De renfermés sur eux-mêmes, les Québécois sont maintenant ouverts sur le monde. Nos jeunes sont déterminés. On n’a qu’à regarder les jeunes de la Fédération de la relève agricole du Québec pour le constater. Ils sont branchés et curieux. La société a beaucoup changé en 90 ans, mais je crois que l’agriculture a encore plus changé, car elle partait de plus loin. Je suis très fier aujourd’hui de ce que nous sommes, les producteurs et les productrices agricoles du Québec. On cultive nos terres et nos forêts, on élève nos troupeaux et on s’en occupe, on nourrit nos concitoyens et on grandit ensemble par la force collective d’une organisation qui respecte ses origines et qui est résolument tournée vers l’avenir. Nous, les producteurs du Québec, sommes l’UPA.