Depuis des mois, les producteurs agricoles européens vendent leurs produits à des prix très en deçà de leurs coûts de production. Des manifestations ont éclaté un peu partout en Europe, particulièrement en France. La semaine dernière, des convois de tracteurs ont convergé vers Paris (et Bruxelles) pour réclamer une aide d’urgence. Si la situation se poursuit, plusieurs familles agricoles se retrouveront endettées et sans perspective d’avenir.

L’embargo russe a exacerbé un équilibre des marchés agricoles déjà précaire. La production agricole suit les cycles de la nature et non ceux des marchés. Effet pervers : plus les prix sont bas, plus les producteurs cherchent à produire pour maintenir leurs revenus. Et plus ils produisent, plus la crise s’aggrave. C’est notamment ce qui arrive depuis l’abandon des quotas laitiers.

Une fois lancée, les produits seront livrés peu importe le prix reçu, car les producteurs perdraient encore plus à les détruire ou à ne pas produire. Les statistiques démontrent que pour chaque point de surplus sur le marché, les prix de gros des denrées agricoles baissent de 10 %. Je dis bien les prix de gros, car cela ne reflète pas sur les prix de détail.

« Nous ne voulons pas de subvention, mais une vie digne et des prix équitables. Les politiques nous ont lâchés », ont expliqué des représentants agricoles lors des divers rassemblements.

L’Europe a converti ses programmes de soutien agricole en paiements découplés à partir des années 2000. La crise actuelle démontre que cette forme de soutien est coûteuse et inefficace. C’est pourtant ce type de programme que proposait en 2008 le rapport Pronovost ainsi que bien des économistes et pseudo-spécialistes des questions agricoles pour le Québec et le Canada. Curieusement, ils sont tous silencieux sur la crise des revenus  agricoles de l’Europe.

En réponse à la crise, la Commission européenne a récemment débloqué 500 millions d’euros (738 millions $ CA) pour aider les producteurs agricoles. Ce montant s’ajoute aux 220 millions d’euros (326 millions $ CA) versés aux agriculteurs depuis l’été 2014. Quelques semaines auparavant, le gouvernement français a allongé 600 millions d’euros (887 millions $ CA) aux producteurs.

Ces mesures « peuvent répondre sur le court terme, mais ce n’est pas ce qui nous redonne fondamentalement des perspectives durables », a déclaré Xavier Beulin, président de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles.

Au Québec, la gestion de l’offre assure une stabilité par la réglementation dans les secteurs du lait, des œufs et de la volaille. La Loi sur la mise en marché des produits agricoles permet pour sa part d’établir un rapport de force efficace entre les agriculteurs et les acheteurs. Nos programmes de sécurité du revenu et de gestion des risques, comme l’assurance stabilisation des revenus agricoles, assurent, quant à eux, aux producteurs de couvrir partiellement leurs coûts de production si les marchés ne le permettent pas, et de traverser les crises. Ces programmes sont perfectibles et doivent être améliorés. Une série de recommandations unanimes émanant du ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation, de La Financière agricole du Québec et de l’Union des producteurs agricoles sont présentement sur le bureau du ministre Pierre Paradis. Plusieurs recommandations ciblent les plus petites entreprises ainsi que celles situées en région. Au Québec, plus de 40 % des entreprises agricoles mettent en marché moins de 100 000 $ par année.

En cette période de réflexion à propos de nos programmes, j’espère que nos gouvernements et décideurs sont conscients et informés de la situation européenne. Il y a des leçons intéressantes à tirer de ce que vivent nos collègues agriculteurs européens.