Le 31 mai dernier, j’ai participé à une conférence du journal Les Affaires intitulée Solutions Alimentation réunissant sur une même tribune plusieurs leaders du secteur agroalimentaire.

La demande alimentaire est croissante. Tous les pays le savent. Pour nourrir la population mondiale en 2050, la production d’aliments devra augmenter de 70 %, selon les experts. On estime qu’il faudra accroître de 50 % la production annuelle de céréales et doubler celle de la viande. Le secteur agroalimentaire offre donc des perspectives de développement intéressantes pour tous les pays, incluant le Canada.

En 2014, l’agriculture (premier secteur primaire) et la transformation alimentaire (premier secteur manufacturier) ont généré des ventes s’élevant respectivement à 8 G$ et à 24 G$. Les deux secteurs combinés représentent 200 000 emplois directs et indirects au Québec (5,1 % des emplois) ainsi que 11 G$ de PIB (5,9 % du PIB du Québec). La production agricole et la transformation alimentaire retournent chaque année dans les coffres des divers paliers de gouvernement 4,5 G$ en revenus de taxation.

Cependant, lorsque l’on compare le secteur agroalimentaire québécois à celui du reste du Canada, et plus particulièrement à celui de l’Ontario, il y a des raisons d’être inquiet.

Parmi la multitude d’indicateurs et de statistiques économiques, les données sur les dépenses en immobilisations sont très importantes pour juger du positionnement d’un secteur. Ces dépenses sont essentielles au maintien et à l’amélioration de sa compétitivité.

Selon Statistique Canada, les dépenses en immobilisations dans le secteur agricole québécois, excluant les achats de terres et de quotas, sont passées, entre 2006 et 2015, de 496 M$ à 609 M$, avec des pointes de 710 M$ en 2009 et de 720 M$ en 2010. À partir de 2011, les dépenses en immobilisations dans les fermes du Québec ont diminué pour se stabiliser autour de 600 M$.

Pendant cette même période, les dépenses en immobilisation au Canada, incluant le Québec, sont passées de 1, 6 G$ à 4,2 G$, une augmentation de 260 %. L’Ontario a quant à elle vu ses investissements doubler, de 722 M$ à 1,4 G$. Les producteurs agricoles québécois auraient investi 1 G$ de plus durant la même période si leurs investissements avaient suivi ceux des producteurs ontariens et 2,4 G$ de plus s’ils avaient suivi ceux des producteurs canadiens.

Autres statistiques inquiétantes : les dépenses en recherche et développement des entreprises du secteur agroalimentaire québécois ont diminué de 30 % entre 2008 et 2015, soit de 199 M$ à 139 M$ pour la transformation alimentaire et de 105 M$ à 73 M$ pour la production agricole.

Finalement, comme le mentionnait Pierre Lemieux dans l’éditorial de la semaine dernière, l’agriculture est aux prises avec un défi unique en matière de main-d’œuvre. Selon une étude du Conference Board du Canada, 1 emploi sur 12 était vacant dans le secteur en 2014, comparativement à 1 sur 36 dans tous les autres secteurs. Près de 10 % des producteurs ont reporté ou annulé un projet d’investissement, faute de main-d’œuvre. D’ici 2025, ce problème va s’aggraver, car l’écart entre l’offre et la demande de main-d’œuvre s’élargira encore plus.

Ces constats sont à l’origine de la démarche de l’Union des producteurs agricoles et du Conseil de la transformation alimentaire du Québec (CTAQ), entamée en décembre dernier avec l’appui de La Coop fédérée, de la Faculté des sciences de l’agriculture et de l’alimentation de l’Université Laval et du Mouvement Desjardins, pour que le gouvernement du Québec se dote d’une stratégie bioalimentaire.

Le ministre Pierre Paradis a annoncé une série de rencontres et de sommets sur le bioalimentaire. Nous attendons toujours des détails à ce sujet. Pendant que nos voisins ont le vent dans les voiles, la comparaison des données sur les dépenses en immobilisations ainsi qu’en recherche et développement indique clairement que le Québec ne suit pas la parade.

Comme le rapportait Dimitri Fraeys, vice-président à l’innovation et aux affaires économiques du CTAQ, pas moins de huit consultations de toutes sortes ont été menées dans le secteur agroalimentaire depuis 2008. Rapports Pronovost, St-Pierre, Morisset, etc. : aucun autre secteur n’a été autant sondé. Avons-nous vraiment besoin d’une nouvelle série de consultations alors que les enjeux sont connus? Ne serait-il pas temps de passer à l’action?