Les négociations entre le Canada et les États-Unis sur l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) s’accélèrent et tout porte à croire qu’une entente pourrait être conclue incessamment. Divers intervenants au Canada estiment que l’on devrait consentir à des concessions dans les secteurs sous gestion de l’offre pour favoriser la conclusion d’une entente.

Malheureusement, le premier ministre Justin Trudeau laisse planer le doute sur le sujet. Sa position sur le dispositif de règlement des litiges commerciaux (chapitre 19) et les subventions canadiennes dans le domaine culturel est beaucoup plus ferme que sur la gestion de l’offre, qu’il entend « protéger » tout en étant « flexible ».

Avec cette optique, M. Trudeau oublie que les producteurs sous gestion de l’offre ont assez donné. Des parts de marché substantielles ont été consenties lors de l’Accord économique et commercial global (AECG) entre le Canada et l’Union européenne (2 %) et de l’accord de Partenariat transpacifique global et progressiste (3,1 %). Ces concessions représentent des pertes annuelles et récurrentes de 260 M$ pour les producteurs laitiers canadiens, sans véritables compensations.

Procéder de la même façon, dans le cadre de l’ALENA, signifierait des pertes tout aussi irrécupérables, alors que résister permettrait une bonne entente et des gains durables.

De plus, M. Trudeau doit garder en tête que la gestion déficiente des Américains, dans le secteur laitier, amène des surplus qu’ils tentent désespérément d’écouler sur les marchés étrangers. Les fermes laitières aux États-Unis doivent régulièrement jeter des quantités faramineuses de lait et plusieurs sont dans une situation critique. Bon nombre de producteurs laitiers américains affirment eux-mêmes que leurs difficultés viennent de ce problème de gestion, et non de l’accès limité au marché canadien.

Comme le mentionnait récemment le premier ministre du Québec, nous n’avons pas à servir de déversoir à la surproduction américaine. Et même si c’était le cas, des concessions du même ordre que celles accordées dans le cadre de l’AECG et du Partenariat transpacifique permettraient aux Américains d’écouler à peine 0,1 % de leur production en raison de la petite taille du marché canadien. Cela ne réglerait donc en rien la mauvaise gestion du secteur laitier américain et les nombreux déversements de lait, avec les conséquences que l’on connaît sur l’environnement.

Rappelons que l’apport économique des secteurs sous gestion de l’offre est important : 221 000 emplois dans le secteur laitier canadien (PIB : 19,9 G$), 87 200 emplois dans celui de la volaille (PIB : 6,8 G$) et 17 600 dans celui des œufs (PIB : 1,4 G$). La gestion de l’offre permet également de maintenir des emplois partout sur le territoire et soutient fortement la vitalité de nos régions. Soulignons aussi que depuis la mise en œuvre de l’ALENA, la valeur des produits laitiers américains vendus au Canada est passée de 50 M$ à 557 M$ en 2016. L’an dernier seulement, les trois quarts des importations canadiennes de produits laitiers provenaient des États-Unis. Notre déficit commercial pour ce secteur a atteint 445 M$.

Tous les pays du monde protègent leur agriculture, et encore plus leurs produits sensibles. Les États-Unis le font pour le sucre et les cacahuètes, le Canada le fait pour le lait, les œufs et la volaille. Le gouvernement canadien a toute la légitimité requise de refuser des concessions dans ces secteurs, d’autant plus que le Farm Bill américain (1 000 G$ sur 10 ans) n’est pas sur la table. Les producteurs sous gestion de l’offre n’ont pas à faire les frais de chaque négociation commerciale. Pour toutes ces raisons, la ligne rouge de M. Trudeau doit inclure la gestion de l’offre.

Éditorial La Terre de chez nous
Édition du 19 au 25 septembre 2018
Marcel Groleau, président général