Les producteurs et productrices de lait de chèvre du Québec vivent actuellement des moments très difficiles. En fait, c’est la survie même de cette production qui est en jeu. Ces derniers mois, les trois plus gros acheteurs de lait de chèvre québécois (80 % des achats), Saputo, Agropur et Liberté ont remis en question leur approvisionnement au Québec.

Il y a un surplus de lait de chèvre en Ontario, ce qui entraîne une baisse des prix depuis un certain temps. Saputo, le plus important acheteur au Québec, a annoncé à la mi-août qu’il se tournerait vers cette province pour s’approvisionner dès le 1er janvier prochain. À la suite des représentations de l’Union des producteurs agricoles et des Producteurs de lait de chèvre du Québec (PLCQ), les négociations ont repris avec l’entreprise.

Saputo a rapidement compris que des milliers de chèvres prendraient le chemin de l’abattoir et que plusieurs fermes ne survivraient pas à sa décision. Pour Saputo, trois éléments essentiels devaient être réglés : la qualité du lait, la mise en place d’un protocole en cas de maltraitance animale et l’assurance responsabilité des producteurs. Réunis en assemblée générale spéciale le 28 septembre, ces derniers ont accepté les résultats de la négociation et la proposition des PLCQ. Saputo n’a toujours pas annoncé les quantités qu’il entend transformer en 2019, mais il sera là. Cette décision du plus important acheteur (40 % des volumes totaux) est déterminante pour la suite des choses.

En septembre, Agropur a confirmé son intention de fermer son usine de transformation de Saint-Damase dès avril 2019. Laissant planer le doute sur ses intentions d’approvisionnement au Québec, il est de plus en plus clair que la coopérative entend profiter de l’Accord économique et commercial global (AECG) entre le Canada et l’Union européenne pour commercialiser des fromages de chèvre étrangers sous sa propre marque (présumément à l’insu des consommateurs). Les producteurs espèrent toujours qu’Agropur va poursuivre la fabrication de fromages au lait de chèvre au Québec. Les consommateurs québécois et canadiens sont de plus en plus soucieux d’acheter des produits locaux. C’est important pour les familles agricoles et c’est quelque chose que les administrateurs d’Agropur, eux-mêmes des producteurs de lait, sont en mesure de comprendre.

Comme je l’ai dit sur plusieurs tribunes, les producteurs de lait de chèvre et de brebis sont également des victimes de l’AECG. Ils ont été ignorés par le gouvernement fédéral jusqu’à maintenant.

Au moment d’écrire ces lignes, j’ai reçu un appel de Liberté m’annonçant que sa décision finale de ne plus s’approvisionner au Québec était reportée. Des rencontres se tiendront dans les prochains jours pour tenter de répondre à certaines des préoccupations de l’entreprise. J’ai senti une réelle volonté de trouver des solutions. Soulignons que c’est la coopérative Nutrinor qui embouteille le lait pour Liberté.

Les ventes de lait et de fromage de chèvre sont en légère croissance, à l’instar des autres produits laitiers. Selon le ministère québécois de l’Agriculture (mars 2018), 10,9 millions de litres de lait de chèvre ont été livrés aux transformateurs en 2016 et plus de 311 000 litres ont été produits et transformés directement à la ferme.

Les producteurs de lait de chèvre ont des efforts à faire pour répondre aux préoccupations de leurs acheteurs. Ils sont déterminés à prendre les moyens pour améliorer la qualité et l’approvisionnement aux usines, des facteurs clés pour le développement du secteur. Le Québec peut demeurer un leader dans cette production. La prochaine année sera importante. Le gouvernement du Québec s’est aussi engagé à jouer son rôle pour soutenir le secteur par le biais de ses programmes.

Dans toute cette tourmente, il peut y avoir du positif. C’est dans les moments difficiles qu’on prend les grandes décisions.

Éditorial La Terre de chez nous
Édition du 24 au 30 octobre 2018
Marcel Groleau, président général