Le 20 juillet dernier, Walmart Canada annonçait un investissement de 3,5 G$ sur cinq ans « afin de générer une forte croissance » et d’améliorer l’expérience client en ligne et dans les succursales. En soi, ce n’est rien de surprenant compte tenu de la pression exercée par Amazon sur le commerce de détail. Mais quatre jours plus tard, la multinationale transmettait une lettre à ses fournisseurs les informant que des frais pouvant aller jusqu’à 6,25 % du coût des biens livrés à la chaîne seraient imposés pour financer cet investissement. Cinq jours après, la centrale d’achats United Grocers inc. (UGI), qui représente 34 % du marché alimentaire au Canada (Metro, Super C, etc.), transmettait une lettre semblable à ses propres fournisseurs, voulant naturellement bénéficier « des mêmes avantages ».

Le secteur agroalimentaire canadien a réagi fortement à cette annonce, qui semble être concertée. Dans une déclaration conjointe, plusieurs organisations agricoles et de transformateurs alimentaires comme la Fédération canadienne de l’agriculture, le Conseil canadien de l’horticulture, l’Association canadienne des boissons et l’Association des transformateurs laitiers du Canada ont souligné que « ces décisions se produisent à un moment où les producteurs et les transformateurs d’aliments et de boissons sont déjà soumis à des frais complexes et des pénalités arbitraires dans leurs relations avec les grands détaillants en alimentation, en plus de devoir gérer l’impact continu de la COVID-19 sur le système alimentaire canadien ».

Selon ces organisations, « il n’existe aucun scénario selon lequel ces frais et pénalités arbitraires profiteront aux consommateurs. Au contraire, on estime que cela aura des impacts négatifs sur la sécurité alimentaire du Canada puisque les petits et moyens distributeurs et transformateurs alimentaires éprouvent déjà des difficultés considérables à approvisionner le réseau du commerce de détail ».

Les gestes de Walmart et de UGI ont toutes les allures d’un accord entre les deux géants de l’alimentation pour forcer une baisse simultanée des prix payés à leurs fournisseurs. La force de ces réseaux de distribution est telle qu’ils peuvent dicter leurs conditions. Les transformateurs alimentaires canadiens et, par conséquent, les producteurs agricoles perdent la capacité de négocier des prix justes pour leurs produits. Certains fournisseurs ne pourront pas encaisser le coup, faute de profitabilité, ce qui entraînera une concentration accrue du secteur ainsi qu’une plus grande dépendance des consommateurs.

Avec plus de 80 % des achats alimentaires au pays, Loblaw-Provigo, Sobeys-IGA, Metro, Walmart et Costco ont déjà un pouvoir incroyable sur la filière agroalimentaire canadienne et ne se gênent pas pour l’imposer. C’était le cas en 2016 quand Loblaw, Metro et Sobeys ont décidé arbitrairement d’amputer de 1,45 % les paiements aux fournisseurs.

Pour toutes ces raisons, l’UPA a transmis au Bureau de la concurrence du Canada une demande d’enquête sur ce qui semble être une forme de collusion entre ces deux grands distributeurs alimentaires pour établir et imposer des frais arbitraires à leurs fournisseurs. La concentration du secteur de la distribution alimentaire est inquiétante. Ces distributeurs sont aussi ceux qui possèdent maintenant les chaînes de pharmacie. Certains pays comme le Royaume-Uni, qui sont loin d’être socialistes, ont commencé à légiférer pour limiter le pouvoir de ces oligopoles. Le Canada et ses provinces devront agir à leur tour. C’est une question nationale de sécurité alimentaire.