Une récente initiative de l’Alliance canadienne du commerce agroalimentaire est passée presque inaperçue au Québec. Dans une lettre transmise au premier ministre canadien Justin Trudeau le 21 septembre dernier, cinq anciens premiers ministres provinciaux, incluant Jean Charest, ont dénoncé le peu d’ouverture de l’Union européenne (UE) à l’égard des produits agricoles canadiens. Selon les signataires, l’Accord économique et commercial global (AECG), signé en 2016 et adopté en 2017, tarde à porter ses fruits.

Selon les anciens premiers ministres, « l’AECG maintenant en vigueur depuis trois ans n’a pas livré ses promesses à l’égard de nos exportateurs agroalimentaires.

La Commission européenne et les États membres de l’UE continuent d’imposer de multiples barrières non tarifaires, notamment pour le porc, le bœuf, le canola, le sucre et les céréales. La réduction ou l’élimination prévues dans le cadre de l’AECG de plusieurs barrières au commerce ont été reléguées aux oubliettes. À titre d’exemple, la réglementation italienne sur l’étiquetage d’origine des pâtes préjudiciable aux exportateurs de blé canadien existe toujours. De plus, elle est contraire aux engagements pris par l’UE dans le cadre de l’AECG et contraire aux lois de l’UE. Pire encore, la manœuvre risque d’être copiée pour d’autres produits ailleurs en Europe ».

Les exportations agroalimentaires canadiennes destinées à l’Europe s’élevaient en moyenne à 2,95 G$ par année avant l’entrée en vigueur de l’AECG. Elles sont maintenant d’environ 3,05 G$. Celles du Québec s’élevaient en moyenne à 447 M$ par année. Elles sont maintenant d’environ 570 M$. On est donc très loin des 2 G$ de plus promis par le gouvernement canadien lors de la signature de cette entente.

À l’occasion d’un récent sommet sur l’agriculture et l’alimentation, la ministre canadienne de l’Agriculture, Marie-Claude Bibeau, a donné implicitement raison aux anciens premiers ministres en déclarant qu’elle aimerait voir le Canada profiter de l’AECG, « ce qui n’est pas encore le cas ». Plus tard dans sa présentation, la ministre a précisé que l’accord avait tout de même permis de remporter quelques victoires, en l’occurrence au chapitre des exportations de canola et de biocarburant, mais que « dans l’ensemble, nous aimerions qu’il soit plus équilibré ». Une fois que cela est dit, qu’entend faire le Canada?

Le gouvernement canadien, tous partis politiques confondus, multiplie les ententes internationales depuis des années, sacrifiant au passage des portions de son agriculture par le biais de concessions importantes dans les secteurs sous gestion de l’offre. À témoin, dans les trois derniers accords de libre-échange (AECG, Partenariat transpacifique global et progressiste et Accord Canada–États-Unis–Mexique), le Canada a concédé près de 8,4 % de sa production et de sa transformation laitière. Ce sont près de 800 millions de litres de lait qui ne seront plus produits par les producteurs canadiens, soit l’équivalent de la production annuelle de 1 200 fermes laitières moyennes au Québec. Ajoutons à cela les pertes dans la production d’œufs et de volailles. Les compensations promises sont toujours attendues.

Le prix à payer pour le secteur agricole est énorme, surtout à la lumière des retombées réelles de l’AECG pour l’agriculture canadienne. Ici comme ailleurs depuis le début de la pandémie, on milite pour une plus grande autonomie alimentaire. Quelle sera la portée de ces ententes négociées si les pays protègent de plus en plus leur marché avec une panoplie de mesures non tarifaires? Il est temps que l’agriculture et l’alimentation soient traitées de façon exceptionnelle plutôt qu’intégrées dans des ententes ou l’on échange, à titre d’exemple, l’accès au marché numérique contre la capacité de se nourrir.