Dans un texte d’opinion particulièrement étriqué, le directeur principal du Laboratoire de sciences analytiques en agroalimentaire de l’Université Dalhousie, Sylvain Charlebois, y va d’une nouvelle charge contre les producteurs agricoles qui, selon lui, font preuve de «jalousie ignoble» en réclamant une meilleure répartition des revenus au sein de la chaîne alimentaire.

Avant de prétendre que les agriculteurs «comprennent mal le travail effectué par les autres maillons de la chaîne», il lui serait sans doute utile de se référer à l’une des statistiques les plus éloquentes pour mesurer la performance financière des entreprises, c’est-à-dire la rentabilité des capitaux propres (return on equity). Ce ratio financier mesure le rendement des capitaux investis par les actionnaires dans une entreprise. En 2018 et 2019, il variait de 9 à 28% pour les cinq principales entreprises alimentaires au pays, soit Costco, Walmart, Metro, Empire et Loblaw. En agriculture, il était de… 1,3%.

Producteurs agricoles : les «bons» chiffres parlent d’eux-mêmes

  2019
Costco 25,9 %
Walmart 19,2 %
Metro 12,6 %
Empire 10,6 %
Loblaw 9,3 %
Agriculture 1,3 %

Sources: Zonebourse et Statistique Canada

Pour illustrer davantage cette idée, prenons l’exemple de Walmart. La valeur de ses actifs est d’environ 370 G$. Avec un chiffre d’affaires de quelque 520 G$, cette multinationale génère un revenu net avant impôts de 20 G$. La valeur totale des actifs en agriculture est d’environ 655 G$. Avec des revenus à la ferme de quelque 66 G$, près de 200 000 fermes génèrent un revenu net avant impôts d’environ 5,2 G$. Autrement dit, les profits de seulement une des cinq principales entreprises en alimentation au pays sont quatre fois plus élevés que ceux de l’ensemble des fermes au Canada, toutes provinces et tous secteurs de production confondus.

Selon Statistique Canada, le prix des produits agricoles a diminué de 3,9% au pays entre 2015 et 2019. Le prix des aliments a, quant à lui, augmenté de 6,9%. Cette réalité, à elle seule, milite fortement en faveur d’une meilleure répartition des revenus au sein de la chaîne alimentaire. Quand M. Charlebois dit que «les chiffres parlent d’eux-mêmes», il devrait se référer aux bons chiffres. Ou encore à l’endettement croissant des familles agricoles canadiennes, qui a augmenté de 34% ces cinq dernières années, malgré la maigre hausse des revenus qu’il invoque.

Les agriculteurs pratiquent un métier noble et valorisant, mais difficile dans tous les sens du terme. Présenter la recherche d’équité comme de la jalousie, alors que les agriculteurs et les consommateurs en sortiraient gagnants, n’a rien de constructif. Il est triste de se présenter comme expert et d’étaler sur la place publique des données triées sur le volet pour nuire aux revendications légitimes d’autrui. Cela en dit long sur l’expertise alléguée.