La pénurie de main-d’œuvre au Canada est généralisée et nous affecte tous. Elle touche autant la main-d’œuvre spécialisée que la main-d’œuvre ouvrière. Le phénomène est pire au Québec que dans les autres provinces en raison, notamment, du départ à la retraite des baby boomers, qui constituent le groupe d’âge comptant le plus d’individus (42 % de la population québécoise comparativement à 21 % au Canada). Les régions sont particulièrement touchées, car on y constate une diminution de la population active, c’est-à-dire en âge de travailler. Les répercussions sur l’agriculture sont donc significatives.

Combien de fois ai-je entendu des producteurs me dire : « Moi, si je ne trouve personne pour m’aider, j’arrête »? La concentration de la production s’est accélérée en raison de ce phénomène dans plusieurs secteurs. La pénurie de main-d’œuvre incite les entreprises à s’orienter vers des productions nécessitant moins d’employés. À titre de producteur laitier, j’ai vu plusieurs de mes pairs se spécialiser en production de grains, par exemple. Il n’y a bien sûr rien de mal à cela, mais ça illustre le fait que la pénurie modifie le portrait de notre agriculture.

Aucune formation politique n’a vraiment proposé de solutions pendant la campagne électorale fédérale. À court terme cependant, la seule solution est l’immigration. Mais là encore, le Québec vit une situation particulière. L’exigence de la connaissance du français avant leur arrivée limite le bassin d’où peuvent provenir les immigrants. Il est très difficile pour un travailleur étranger temporaire (TET) d’origine hispanophone de franchir les étapes menant à un statut d’immigrant permanent en raison de cette barrière. Boucar Diouf disait récemment qu’un immigrant qui arrive en région, contrairement aux grandes villes, n’a d’autres choix que d’apprendre le français. Ne pourrait-on pas intégrer cette réalité et adapter les exigences en vigueur?

Plusieurs croient que la pénurie a moins d’incidence sur notre secteur puisque nous avons accès aux TET. C’est vrai en partie seulement. D’abord, il faut avoir eu recours à ce programme pour en comprendre toute la lourdeur et la bureaucratie. Ensuite, gérer des employés qui ne parlent pas notre langue amène son lot de défis, plus particulièrement quand il s’agit de responsabilités plus complexes. Les difficultés de communication entraînent des limites. Ce programme ne règle donc pas tous les problèmes de pénurie en agriculture.

L’autre enjeu pour nous concerne le secteur des services et de la fourniture d’intrants. À titre d’exemple, un cimentier à qui j’ai parlé me disait refuser des commandes l’été dernier. La moitié de sa flotte était immobilisée, faute de chauffeurs. La situation est la même si vous cherchez un électricien ou un entrepreneur en construction. Plusieurs projets sont reportés ou tout simplement abandonnés, car les fournisseurs ne sont pas disponibles ou les coûts ont explosé.

La situation n’est pas plus rose du côté de la transformation alimentaire, avec des conséquences là aussi sur notre compétitivité. L’automatisation et la robotisation font certainement partie de la solution, mais des volumes suffisants sont requis pour rentabiliser ce type d’investissement. Comme en agriculture, la pénurie aura un effet sur l’évolution du secteur et la concentration sera inévitablement accélérée. Et comme l’ont démontré deux récents conflits de travail dans des abattoirs importants, la concentration n’a pas que des conséquences positives. Le niveau de dépendance des producteurs à ces entreprises les rend plus vulnérables.

La réaction des gouvernements est décevante devant ce phénomène. Les investissements publics massifs pour relancer l’économie, alors que le taux de chômage n’a jamais été aussi bas, viennent sans doute exacerber la situation. Des mesures inédites sont nécessaires. Il faut accélérer les mécanismes d’immigration et simplifier les procédures. Des mesures fiscales fortes sont nécessaires pour maintenir en emploi les personnes proches de la retraite ou réintégrer une partie de ceux qui le sont déjà. La bureaucratie et la lourdeur administrative de l’État, tant fédéral que provincial, grugent un temps fou aux petites et moyennes entreprises et doivent donc être réduites. La pénurie de main-d’œuvre que nous vivons aujourd’hui aura des conséquences importantes à long terme. Il faut arrêter d’en parler et agir.