Ces quatre dernières années, plusieurs syndicats de producteurs forestiers ont tenté d’élargir l’application de leur réglementation de mise en marché au bois de sciage. Leurs démarches auprès de la Régie des marchés agricoles et alimentaires du Québec (Régie) se sont toutefois avérées infructueuses jusqu’à maintenant. Les récentes décisions de la Régie soulèvent plusieurs questions chez les producteurs de bois et les agriculteurs.

Les forces du marché en agriculture et en foresterie privée ne permettent pas aux producteurs d’obtenir un revenu juste. Nous sommes des milliers de producteurs qui mettons simultanément en marché des produits, la plupart du temps périssables, dont la production dépend des cycles saisonniers ou de la reproduction animale. Devant nous se dresse une poignée d’acheteurs, quasi incontournables, qui contrôlent l’écoulement des produits ainsi que leur prix. La Loi sur la mise en marché des produits agricoles, alimentaires et de la pêche ainsi que la mise en marché collective permettent de rééquilibrer ce rapport de force, de mieux répartir les revenus du secteur entre les maillons de la filière et, surtout, d’assurer que tous les producteurs d’un secteur donné aient accès aux divers marchés pour les produits visés.

L’organisation de la mise en marché collective est exigeante. Elle requiert l’appui d’une majorité de producteurs. Dans le cas du bois, c’est encore plus compliqué puisque les producteurs ne récoltent pas chaque année. Plus compliqué de les mobiliser, plus compliqué de les rassembler. Le Syndicat des producteurs forestiers du Sud du Québec n’a ménagé aucun effort pour communiquer avec les producteurs. D’ailleurs, 76 % des délégués se sont prononcés en faveur du projet lors d’une assemblée extraordinaire sur le sujet. Tous les producteurs ont eu l’occasion de participer aux discussions et décisions menant à l’inclusion du bois de sciage résineux dans les produits couverts par le plan conjoint.

Levée de boucliers : les acheteurs, des entrepreneurs de récolte et les transporteurs de bois, qui risquent de perdre leur intendance et le contrôle du marché, s’opposent au projet et menacent les producteurs de ne plus être en mesure d’acheter leur bois. La totale! S’en sont suivies les audiences devant la Régie. C’est à ce moment que l’on peut vraiment mesurer le pouvoir des acheteurs, mais surtout les intérêts qu’ils ont à protéger; quand on les voit débarquer avec leur brigade d’avocats dans le but très précis d’intimider les régisseurs et les producteurs. Il n’y a qu’un seul objectif derrière cette démonstration de force : conserver le contrôle sur le produit, le marché et les producteurs.

Tous les plans conjoints ont été difficiles à construire. Un des derniers en liste, c’est le sirop d’érable. Toujours les mêmes arguments. Le plan conjoint et l’agence de vente allaient détruire le marché, empêcher les producteurs de se développer, rendre le secteur non compétitif, etc. Toujours le même discours et, curieusement, les mêmes avocats!

Pourtant, avec le plan conjoint et l’agence de vente dans le sirop d’érable, le secteur affiche une croissance continue. Les revenus des producteurs ont plus que triplé et la production a plus que doublé. Les approvisionnements aux acheteurs sont stables, ce qui leur permet de se concentrer sur le développement du marché. C’est pourtant au terme d’une bataille épique et mémorable que ce succès est arrivé. La mise en marché collective fonctionne et corrige les imperfections du marché, et c’est rentable pour tous.

La décision des régisseurs dans le dossier du Syndicat des producteurs de bois de la Côte-du-Sud est choquante, dans le sens de très surprenante. On peut lire dans la décision que la mise en marché s’est organisée en l’absence du syndicat (surprise!) et qu’aujourd’hui, son intervention demande une analyse plus approfondie des situations justifiant les changements. Cela relève carrément du sophisme. Bien évidemment qu’en l’absence du syndicat, un système s’est développé, comme c’était le cas avant la mise en place de tous les plans conjoints. Un système qui prend en otage le marché et les producteurs. L’élargissement de l’action du plan conjoint vise justement à corriger cette situation.

Ce n’est pas le moment d’abandonner. Il faut revenir à la charge. Mais à la lecture de cette décision, je comprends très bien la frustration et la colère des producteurs forestiers du Sud du Québec et de la Côte-du-Sud. Surtout quand on voit l’écart entre le prix du bois au sortir de la forêt et celui du bois au détail. Un détail que les régisseurs n’ont manifestement pas vu!